Entre pragmatisme et fermeté : comment les réfugié·e·s syrien·ne·s musulman·e·s gèrent les changements religieux en Suisse

À quoi ressemble la réalité quotidienne des réfugié·e·s syrien·ne·s en Suisse ? Que signifient la fuite et l’arrivée dans un nouveau pays au niveau dans un contexte du changement religieux ? Un projet de recherche mené à l’Université de Lucerne s’articule autour de ces questions.

Étude en Suisse : un échantillon diversifié, 30 entretiens

Entre 2024 et 2025, 25 entretiens biographiques et narratifs. L’échantillon se compose de 14 femmes et 11 hommes. Il s’agit de 20 personnes musulmanes et 5 chrétiennes, arrivées en Suisse entre 2013 et 2023. Les enquêté·e·s ont en moyenne 40 ans (23-60 ans). Huit d’entre eux ont terminé l’école primaire ou secondaire, 17 sont titulaires d’un diplôme universitaire. Quatorze travaillent ou étudient, et onze sont au chômage ou s’occupent de leur foyer. Parallèlement, cinq expert·e·s des domaines de la migration, de l’asile et de l’accompagnement spirituel travaillant en étroite collaboration avec des personnes originaires de Syrie ont été consultés. Au cours des entretiens, divers thèmes ont été abordé, dont la socialisation en Syrie, en particulier sur les plans culturel et religieux, les répercussions du conflit, les expériences de fuite, les expériences d’arrivée en Suisse et l’intégration dans le contexte suisse, en examinant à la fois les références et traditions culturelles et religieuses maintenues et celles abandonnées.

Les résultats préliminaires de la recherche brossent un tableau très diversifié et l’on observe à la fois :

  • une forte relativisation de l’importance de la religion, pouvant aller jusqu’à l’agnosticisme ou l’athéisme,
  • une certaine continuité (mûrement réfléchie dans des circonstances difficiles, impliquant une forme d’intensification),
  • un retour intensifié vers la religion et la spiritualité. Cette intensification de la religiosité intervient souvent une fois qu’une certaine stabilité juridique et professionnelle est atteinte.

L’étude met notamment en lumière les expériences des femmes musulmanes et leur rapport au voile (en arabe : hijab). Parmi les personnes interrogées figuraient 12 femmes qui s’identifient comme musulmanes ou qui ont été socialisées dans la religion musulmane. Les expériences et les récits de ces femmes sont marqués par divers champs de tensions entremêlés, que cet article propose de mettre brièvement en lumière.

La « hijabisation » du débat sur l’islam dans l’espace germanophone

Dans l’imaginaire collectif, les réfugié·e·s syrien·ne·s sont fortement associés à l’islam, alors que le corps des femmes et le voile occupent une place centrale dans les discours consacrés à la religion musulmane. L’analyse scientifique de la « hijabisation » du discours sur l’islam dans l’espace germanophone montre comment le voile a été réinterprété, passant d’un simple vêtement religieux individuel à un symbole hautement politique de « l’altérité ». Il en résulte une forte charge intersectionnelle : les femmes concernées subissent un entrelacement de racisme, de sexisme et de classisme, qui se traduit par des chances nettement moindres sur le marché du travail et du logement (Shooman, 2014 ; Rau & Arslan, 2026). Alors que le hijab représente souvent pour les femmes qui le portent une source d’identité, de fierté et de résilience, il est fréquemment qualifié de manière unilatérale, dans le discours public, de signe de « retard culturel » ou d’oppression.

A travers ces discours, un réductionnisme réciproque s’intensifie entre le voile et l’identité musulmane, d’une part ; le port du hijab est présenté de manière unilatérale comme l’expression d’une religiosité très intense voire extrême, ce qui invisibilise les nuances individuelles et les différents degrés de la foi vécue. D’autre part, l’identité féminine musulmane devient si étroitement liée au voile que la religiosité des femmes qui ne le portent pas est souvent dévalorisée, voire remise en question.

Le « regard masculin » sur la piété féminine

La perspective masculine dans l’exil syrien joue ici un rôle central. Un imam interrogé constate que les revendications masculines de pouvoir reposent souvent davantage sur des coutumes sociales que sur des préceptes religieux, la religion étant parfois instrumentalisée pour maintenir le contrôle. Cette instrumentalisation à des fins de contrôle social est corroborée par les observations du travailleur social Kamal, qui rapporte que certains maris imposent le hijab à leurs femmes comme preuve de piété. Cette externalisation des normes se retrouve également dans l’attitude de Rayan (60 ans) : « Si elle est une musulmane arabe, elle doit porter le hijab. […] Mais si elle n’est pas arabe, qu’elle ne porte pas le hijab et qu’elle n’a pas de background religieux, je l’épouserais peut-être, mais en posant certaines conditions – comme par exemple, s’habiller modestement. Je ne lui demanderais pas immédiatement de porter le hijab ; elle aurait d’abord besoin d’une éducation religieuse pour vraiment l’adopter ». De telles déclarations illustrent comment le corps des femmes est construit comme le vecteur principal de l’identité collective.

Agentivité complexe : une typologie de la gestion des champs de tension

Comment les femmes réfugiées syriennes qui s’identifient comme musulmanes gèrent-elles ce champ de tensions ? Les entretiens réalisés jusqu’à présent permettent de distinguer trois types : le type « pragmatique et conformiste », le type « inébranlable et fier » et le type « déchiré et ambivalent ».

Un type pragmatique et adaptée

Le premier type résout le champ de tension entre la tradition religieuse et la réalité de la vie en Europe centrale par une transformation consciente, tant vers l’extérieur que vers l’intérieur. Le fait de retirer le hijab est souvent vécu ici comme une libération des contraintes sociales et comme un acte d’autodétermination. Lanaen est un exemple frappant : après avoir choisi de porter le voile pendant des années, elle a constaté qu’en Suisse, le hijab attirait plutôt une attention indésirable. Elle décrit le sentiment qu’elle a éprouvé après l’avoir retiré comme profond : « C’était la liberté. Je sentais l’air souffler dans mes cheveux […] Je respirais ». Haifacomplète ce portrait par une perspective dans laquelle la religiosité et le fait de ne pas porter le voile coexistaient en Syrie et continuent à le faire: « Je ne porte pas le hijab, mais je prie, et je ne manque jamais mes prières ».

Ce type de personne développe souvent une « spiritualité inconditionnelle », dans laquelle le lien avec le divin n’est plus lié à des symboles extérieurs. La pression sociale persiste néanmoins ; Lanaévoque l’attitude méfiante de la communauté arabe religieuse, qui, face à une femme qui retire son voile, se demanderait immédiatement : « Et ensuite ? Que va-t-elle faire d’autre ? »

Le type fier et inébranlable

Pour e second type, le hijab est un élément central et source de fierté de l’identité personnelle, qui prend tout son sens à l’étranger, notamment face aux agressions racistes. Ces femmes refusent de renoncer à leur visibilité et considèrent le hijab comme un espace de protection et l’expression de leur personnalité. Baylasansouligne à cet égard que le hijab doit être porté pour « prouver » activement sa propre identité et ne pas la perdre en exil. Pour elle, le voile est la caractéristique essentielle qui l’identifie en tant que femme musulmane et la distingue de la société majoritaire. Rima fait face à la curiosité de la société suisse avec une assurance offensive : « Me voici devant vous – une femme voilée, une artiste […] Ce qui compte vraiment, c’est ce qui se cache sous le hijab : l’esprit ». Luluillustre cette fermeté en définissant le voile comme une « liberté personnelle entre moi et mon Créateur » et en s’efforçant activement, dans le monde du travail, de briser les stéréotypes, tout en laissant à ses filles le soin de décider seules si elles souhaitent porter le voile.

Le type tiraillée-ambivalente

Ce type incarne le paradoxe douloureux entre la conviction religieuse et la crainte d’être stigmatisée par la société. Ces femmes considèrent le hijab comme un devoir religieux indispensable, mais y renoncent par crainte d’être stigmatisées. Jameylaexplique qu’elle ne porte pas le hijab en Suisse, car elle sinon serait considérée comme « arriérée ». Nawwardécrit sa propre réticence comme une forme de « faiblesse » et souhaite « être plus forte » pour résister à la pression sociale. Elle constate que les femmes voilées sont souvent traitées avec condescendance sur leur lieu de travail. Hayatmet en lumière ce profond conflit : elle considère le hijab comme le seul signe qui l’identifie en tant que musulmane, mais choisit actuellement de ne pas le porter. Elle décrit avec justesse que la pression résulte souvent moins de la religion elle-même que de la « perception sociale » et de la crainte des scandales au sein de la « communauté » : « Pour eux, le halal [religieusement permis] et le haram [religieusement interdit] se limitent au hijab. Pour moi, c’est une question de conduite, d’actes, de la manière dont on traite les gens — c’est cela qui compte. » Pour ce type de femme, la vie en Suisse est un exercice d’équilibre permanent entre la démonstration d’une « ouverture d’esprit moderne » et la fidélité à une conception de la religion étroitement liée au hijab.

Conclusion : un double-bind pour les femmes musulmanes

Pour de nombreuses femmes syriennes musulmanes en Suisse, le hijab se trouve au carrefour de deux attentes contradictoires. D’une part, la communauté d’origine associe souvent de manière réductrice l’image de la « bonne musulmane » au port du hijab, ce qui fait que celles qui ne portent pas le voile sont moins prises au sérieux dans leur religiosité. D’autre part, la société majoritaire envoie des signaux qui rejettent la visibilité musulmane – en particulier sur le marché du travail et du logement. Le port du hijab peut donc renforcer la stigmatisation des femmes, tandis que le fait de ne pas le porter les expose à une forme de contrôle moral interne. Le fait d’être prise dans ce champ de tensions explique pourquoi les stratégies individuelles telles que l’adaptation, le report ou la négociationde la religiosité (en particulier celle qui est visible) ne peuvent être réduites à un signe d’une « foi faible ». Elles constituent plutôt une expression nécessaire et pragmatique de l’autonomie nécessaire pour survivre socialement et économiquement face à des attentes incompatibles.

Enfin, les résultats de recherche montrent clairement qu’il est urgent d’adopter des perspectives intersectionnelles et de mener une réflexion sur les idéologies patriarcales qui marquent tant la société d’accueil que la société d’origine. Le corps des femmes et leurs choix vestimentaires ne doivent pas être remis en question.

Bibliographie
Pour aller plus loin
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Ahmed Ajil

Ahmed Ajil est criminologue et travaille entre autres sur la sociologie du droit. Ses recherches portent sur la mobilisation politique et la radicalisation en lien avec les conflits dans le monde arabe, la lutte contre le terrorisme en général et en Suisse en particulier, la migration et la sécurité, les prisons et la police, ainsi que les colonialités dans la recherche et les politiques criminelles. Dans le cadre d’un projet du FNS, il étudie actuellement au séminaire de sciences des religions de l’Université de Lucerne l’évolution de la religiosité suite à l’expérience de la migration forcée, à l’exemple des réfugiés syriens en Suisse.

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