Architecture et objets

Représenter l’islam au moyen d’éléments architecturaux et d’objets

Lorsqu’il s’agit de représenter l’islam, il n’est pas rare, outre le symbole du croissant islamique, que les groupes sociaux reproduisent visuellement des éléments architecturaux tels que minarets, coupoles ou des lieux comme la Kaaba ou la mosquée al-Aqsa à Jérusalem. Ceci est vrai dans le cas de brochures et illustrations circulant dans les réseaux associatifs islamiques. D’autres groupes font également référence à l’islam à partir d’éléments architecturaux et d’objets.

En Suisse, le parti de l’Union démocratique du centre (UDC) a fait apparaître, lors de campagnes d’affichages en période de votation, des minarets et, plus récemment, des niqabs. Sur cet exemple, d’autres partis de la droite populiste en Europe ont usité de ressources illustratives similaires, pour non seulement évoquer la présence de l’islam dans l’espace public mais également alarmer les citoyennes et citoyens du danger que représente le désir de conquête propre, selon eux, à cette religion.

Aussi l’islam se trouve-t-il souvent réduit à des formes architecturales et à des objets appréhendés à partir d’un certain exotisme. Concernant l’architecture, il faut préciser que la majorité des lieux de prière islamiques en Suisse ne comportent ni coupoles ni minarets. En outre, une tendance ‘orientalisante’ résume l’aménagement intérieur d’une mosquée en une série d’objets tels que le mobilier liturgique (minbar et mihrab), les Corans, les tapis de prière – qui, dans nombre de cas en Suisse, se résument à une moquette plus ou moins décorée et unique pour toute la salle – ou encore les calligraphies. Quant au niqab, rappelons que son usage reste marginal dans l’espace public helvétique.

Les espaces associatifs musulmans

Mosquées, centres culturels islamiques, lieux de prière, associations musulmanes, voilà une terminologie plurielle ne renvoyant pas à une seule et unique dimension. Ici, nous évoquons, sans forcément les distinguer, les « espaces associatifs musulmans », les « lieux de prière » ou les « mosquées ». Si les lieux de prière sont gérés par des groupes musulmans organisés sous forme associative (c’est le cas par exemple des « centres culturels islamiques » avec une prégnance ethnique, fondés par des individus partageant une origine nationale), il existe des associations qui n’ont pas comme objectif de mettre à disposition des lieux de culte. Enfin, l’espace associatif musulman, désigné comme « salle de prière » ou « mosquée », se caractérise par la dimension cultuelle certes, mais il est encore un lieu de rencontres, d’échanges et favorise l’inscription locale des musulman∙e∙s.

Quand bien même nous nous concentrons dans ce texte sur les groupes musulmans organisés en associations, il reste que tous les groupes n’adoptent pas la forme associative. C’est le cas par exemple de certains groupes soufis. Leurs membres ne disposent pas toujours de lieux qui leur sont propres et doivent par conséquent louer des espaces le temps d’une rencontre ou se réunir dans des appartements.

Les actrices et acteurs musulman∙e∙s créant une association se doivent, en parallèle à la récolte des premiers fonds, de sélectionner un lieu où ils pourront se rassembler. Qu’il s’agisse d’une seule salle ou d’un appartement de plusieurs pièces, le lieu ancre la communauté spatialement, il permet le rassemblement mais encore le développement du groupe. Différents facteurs entrent en considération dans le choix du lieu : le budget à disposition, la facilité d’accès en transports publics et/ou l’accessibilité en voiture, la distance avec le voisinage limitant ainsi que les hypothétiques nuisances sonores, entre autres. Une majorité d’associations musulmanes (salles de prière ou mosquées, associations de femmes, associations de jeunes, etc.) sont implantées dans des locaux qui étaient à l’origine de types techniques, commerciaux ou encore des appartements.

À partir de là, une des premières étapes pour les groupes est de s’approprier l’espace, en l’utilisant et le transformant. S’y ajoutent alors des marqueurs religieux : mobilier liturgique (minbar, mihrab), calligraphies inscrivant Dieu (Allah) et ses attributs, son prophète Mohammed dans l’espace, ouvrages religieux et utilisation de la langue arabe. On y trouve qui plus est des marqueurs ethniques dans le cas d’associations diasporiques, souvent dénommées « centres culturels islamiques ». Citons les matériaux utilisés pour la confection du mobilier et les couleurs dominantes qui peuvent trouver leur inspiration dans des traditions du pays d’origine. Que l’on songe ici à la prédominance du bois dans les centres bosniaques ou encore aux représentations ottomanes dans les mosquées turques.

La pose d’une nouvelle moquette lors des rénovation d’une salle de prière musulmane en Suisse romande. Cette moquette faisant office de tapis de prière a été manufacturée en Turquie. Photo prise par un responsable associatif, récoltée en 2018 sur son terrain de recherche par G. Chatagny.

Alors que des voix d’actrices et d’acteurs musulman∙e∙s ont rappelé l’importance de s’inscrire dans des zones moins marquées par la ségrégation spatiale – vouloir ainsi quitter les locaux sis dans les zones industrielles en périphérie urbaine par exemple –, il reste que nombre d’associations ont de la difficulté à déménager ou à faire construire des locaux et ce, notamment en raison de facteurs économiques mais pas uniquement. La construction d’une nouvelle mosquée sur un terrain à bâtir ou par transformation d’un bâtiment existant reste un projet de longue durée et ce, en raison des coûts économiques comme de l’engagement des bénévoles nécessaires pour la réalisation d’une telle entreprise. On notera encore que la création et l’établissement d’une mosquée s’accompagnent généralement d’échanges entre les actrices et acteurs musulman∙e∙s et les représentant∙e∙s politiques au niveau local pour que soit garantie une implantation sans heurts.

Soulignons que l’emplacement d’une association est un critère important. Il renvoie symboliquement à l’inscription de l’islam dans la société : la mosquée est-elle située au centre-ville ou, au contraire, dans une zone industrielle en sa périphérie ? Dans le cas d’un espace associatif qui n’est pas des plus visibles, les actrices et acteurs transforment parfois les lieux de manière à jouer sur l’opposition visibilité/discrétion au moyen de décorations par exemple, auxquelles seules les personnes connaissant l’existence du lieu de prière sont attentives. Par un tel aménagement, les membres de la communauté locale développent un sentiment d’appartenance.

Lors de travaux de rénovations, trois hommes s’appliquent à repeindre les murs. Si des habitués de la mosquée participent aux travaux bénévolement, certaines tâches exigent la supervision de travailleurs qualifiés, recrutés dans les réseaux de connaissances des membres. Photo réalisée en 2018 par G. Chatagny en cours de recherche.

Pour terminer, les caractéristiques des locaux sont essentielles au bon développement des organisations musulmanes. En effet, des espaces restreints ne permettent pas aux associations de développer leurs activités en les diversifiant. Un des enjeux est d’avoir à disposition plusieurs salles séparées pour les jeux, les repas, les ablutions et les prières. La superficie des salles de prière a de plus un impact sur le confort de la pratique rituelle. Trop petite, une salle de prière sera à peine suffisante, voire insuffisante, pour accueillir tous les fidèles venus pour la prière du vendredi ou en période de fêtes religieuses. L’étroitesse des lieux engage parfois les responsables à louer ponctuellement des espaces plus grands dans d’autres bâtiments comme à renoncer aux espaces prévus pour les femmes, ou du moins à les réduire considérablement, conduisant à faire de la salle de prière un espace essentiellement masculin. Lorsqu’un groupe ne bénéficie que d’une salle, celle-ci se transforme et revêt des significations particulières au gré des activités, entre prières, réunions d’un groupe de travail, activités entre femmes ou repas communautaires. Enfin, des bâtiments et leurs alentours, n’ayant pas été pensés par les architectes pour faire office de lieux de rencontres communautaires, peuvent être à l’origine de tensions avec la régie immobilière et le voisinage.

Corans, brochures et affiches dans l’espace associatif musulman

Outre le mobilier liturgique et la moquette remplissant la fonction de tapis de prière, les documents imprimés sont précieux pour les fidèles. Le Coran, livre sacré, est un ouvrage primordial dans la mosquée. Il en existe des versions en arabe et traduites.

Au demeurant, différents types d’imprimés sont encore à mentionner. Nous pensons aux ouvrages (autres que Corans et recueils d’hadiths), brochures, affiches, lettres figurant sur des panneaux, etc. Si ordinaires soient-ils, ces imprimés valent la peine d’être remarqués puisqu’ils concourent au bon fonctionnement des associations et participent à l’acquisition d’un savoir religieux. En outre, ils favorisent et témoignent des échanges entre les associations musulmanes mais encore des communications transmises à ces dernières par des organisations de la société civile ou l’Etat. Cet aspect a été particulièrement observable durant la période de Covid19, les responsables associatifs ayant fait afficher les règles que les fidèles devaient suivre pour utiliser les lieux de prière, selon les mesures établies par l’Office fédéral de la santé publique.

Évoquons d’abord la présence d’affiches et brochures à visée pédagogique. Elles peuvent contribuer à l’acquisition d’un savoir religieux. Certaines décrivent ainsi les gestes pour effectuer les ablutions ou la prière par exemple. Quelquefois, la présence de tels imprimés, comme de certaines traductions du Coran, participe à la diffusion d’une vision traditionaliste de l’islam en fonction des organismes qui les conçoivent. Certains imams et responsables associatifs y sont attentifs et veillent à la composition de leur bibliothèque.

La communication entre les associations musulmanes est également soutenue par la diffusion de flyers et imprimés du même type. En période de Ramadan par exemple, des associations caritatives et d’aide humanitaire, comme « Islamic Relief Suisse » ou « Fondation Secours Humanitaire », organisent des actions spécifiques et les appels aux dons s’effectuent notamment au moyen d’affiches et brochures. Quand les associations locales organisent des événements, un soutien financier se fait de la même manière. Pour finir, certains projets, de grande envergure comme la construction d’une nouvelle mosquée, ou plus modestes comme des cours et ateliers, peuvent faire l’objet d’une communication visible. Ceci permet aux responsables associatifs de souligner la dynamique associative, de montrer que la communauté est bien vivante et se développe.

Dans certaines mosquées, les noms des membres, ainsi que ceux des donatrices et donateurs, sont clairement affichés. On peut ici y lire une volonté de la part des responsables d’indiquer aux représentant∙e∙s politiques et au reste de la société qu’ils font preuve de transparence. Il y a là également un moyen de renforcer le sentiment d’appartenance à la communauté, chacun∙e sachant alors qui en fait partie, qui soutient les objectifs du groupe. Par ailleurs, des imprimés prouvent que la mosquée est bel et bien un lieu d’interpénétration : dans certains cas, on peut y trouver des bulletins communaux, des copies de statistiques officielles (sur la diversité religieuse en Suisse par exemple) ou encore des avis d’associations actives, par exemple, dans le dialogue interreligieux.

Après plusieurs semaines de travaux, un homme venu prier photographie le nouvel aménagement intérieur de la mosquée. Photo prise en 2018 durant sa recherche par G. Chatagny.

Bayle M.-H. (2007). Qu’est-ce qu’une mosquée ?

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Zentrum für Religionsforschung. Coupole-Temple-Minaret. Luzern : Universität Luzern.