Données socio-religieuses

Les musulman·e·s en Suisse, religieux ou spirituels ?

Mallory Schneuwly Purdie, Université de Fribourg, 2022

Depuis 2014, dans son enquête quinquennale sur la religion (ELRC), l’Office fédéral de la statistique (OFS) documente la religiosité et la spiritualité de la population de Suisse en demandant à un échantillon représentatif de répondant·e·s s’il se décrit comme une personne « très » ou « plutôt » religieuse ou spirituelle, ou au contraire « plutôt pas », voire « pas du tout » religieuse ou spirituelle.

Musulmanes et musulmans en regard de la population totale
En moyenne, les personnes interrogées se déclarent majoritairement peu, voire pas religieuses ou spirituelles du tout. En effet, en 2019, 61,4% des répondant·e·s, indépendamment de leur appartenance religieuse, répondait être « plutôt pas » (31,9%) et « pas du tout » religieux (29,5%), un chiffre stable depuis 2014 quand 63% répondait de la même façon.

Si l’on compare ces résultats à la population de confession musulmane deux principaux constats se dégagent :

  1. Les musulmanes et musulmans se définissent comme plus religieux et plus spirituels que la population totale. En effet, 21,5% des musulman·e·s se considèrent comme « très » religieux et 40,6% comme « plutôt » religieux. En comparaison, les musulman·e·s de Suisse seraient donc plus religieux (62,1%) que la population totale (38,6%).
  2. En revanche, ils et elles se considèrent comme spirituels dans des proportions proches que la population totale avec 42,5% des musulmans à répondre dans ce sens contre 36,7%.

Religiosité et spiritualité selon l’appartenance à l’islam ou non

Source : OFS, ELRC 2019 / © CSIS/SZIG  2022

Si l’on compare les musulman·e·s aux personnes ayant déclaré une autre appartenance religieuse, on remarque aussi qu’ils et elles se révèlent plus religieux (62,1%) que les catholiques (52,9%), les protestant·e·s (40%), les autres chrétien·e·s (55,6%), les membres des autres religions (55,8%). Ils et elles sont en revanche moins religieux que les membres des Eglises évangéliques (82,7%).

Religiosité et spiritualité selon l’appartenance religieuse

Source : OFS, ELRC 2019 / © CSIS/SZIG 2022

Les musulman·e·s se considèrent aussi relativement spirituels (42,5%), à l’image des membres des autres communautés chrétiennes (44,6%) et des catholiques (40,8%). On notera ici, qu’à l’exception des évangéliques qui s’affirment aussi majoritairement spirituels (60,8%), les écarts de spiritualité entre les groupes confessionnels et sans appartenance religieuses sont moins différenciés que pour la religiosité.

Et au sein des musulman·e·s, quelles différences ?
Cependant, à l’intérieur de l’échantillon musulman, on constate aussi des écarts. Par exemple, il apparaît que les femmes sont plus religieuses (69.2%) que les hommes (57,5%), qui eux se déclarent à l’inverse légèrement plus spirituels (44,5%) que les femmes (39,5%).

Religiosité et spiritualité selon le sexe

Source : OFS, ELRC 2019 / © CSIS/SZIG 2022

Il est aussi intéressant de voir que les jeunes (15 à 24 ans) se déclarent en moyenne plus religieux que les 25 à 44 ans et les 45 à 65 ans. En effet, près de trois musulman·e·s sur quatre âgés de 15 à 24 ans se dit « plutôt » à « très » religieux, alors que pour les musulmanes et musulmans âgés de 25 à 44 ans et de 45 à 64 ans, la proportion se situe entre un sur deux, respectivement environ 60%.

Conclusion
Si plus d’un tiers des musulman·e·s de Suisse sont suisses, il n’en demeure pas moins que selon les données ELRC 2019, 97% d’entre eux ont une origine migratoire, et que 72% est de première génération (Roth et Müller, 2019, p. 9). Or, des études montre que la religion demeure souvent une ressource pour les populations migrantes et qu’elle tend ainsi à être plus significative dans la construction identitaire des personnes issues de la migration que pour celles des personnes qui ne le sont pas (Dahinden et Zittoun 2013, Schneuwly Purdie 2010). Par ailleurs, la place que prend l’islam dans les débats publics et le constat d’une certaine « racialisation » de la catégorie sociale « musulman » (Banfi 2021, Schneuwly Purdie 2017) constitue aussi des leviers sur lesquels les processus d’identification religieuse peuvent se développer.

Finalement, il convient de rappeler que si les musulmanes et musulmans se déclarent en moyenne plus religieux que la population suisse non musulmane, ces chiffres ne donnent aucune indication sur ce que signifie pour elles et eux de se définir comme musulman, ni sur l’importance que le facteur religieux joue dans leur quotidien. D’autres indicateurs, comme ceux s’intéressant aux croyances et aux pratiques permettent de compléter leurs portraits tout en nuançant les catégorisations.

 

En quoi croient les musulmanes et musulmans de Suisse ?

Mallory Schneuwly Purdie, Université de Fribourg, 2022

L’enquête quinquennale de l’Office fédéral de la statistique (OFS) sur la langue, religion et la culture (ELRC) s’intéresse aux profils socioreligieux de la population de Suisse. Elle a ainsi développé des indicateurs donnant des informations sur les personnes croyantes, agnostiques et athées. Ainsi, les analyses montrent que la population suisse tend majoritairement à croire « en un Dieu unique » (40,1%) ou « en une puissance supérieure » (25,3%). La part des personnes agnostiques, soit celles répondant « ne pas savoir si un ou plusieurs dieux existent et ne pas croire qu’il soit possible de le savoir », se monte à 17,9%, alors que la part des athées, soit celle qui affirme « ne croire ni en un Dieu unique, ni en plusieurs dieux, ni en une puissance supérieure » s’élève à 15,1%. Une comparaison entre les résultats de l’enquête de 2014 et 2019 montre que la croyance en un Dieu unique reste la plus populaire, mais qu’elle s’est érodée de 6% en 5 ans, alors que la part des agnostiques et des athées a augmenté respectivement de près 2% et 4%.

Croire en un Dieu unique
La croyance en un Dieu unique est particulièrement significative pour les musulman·e·s (92,3%) et les membres des églises évangéliques (92,9%). Elle reste aussi la principale croyance des catholiques (50,7%), des réformé·e·s (39,7%) et des membres des autres communautés chrétiennes (68%). A noter que 9,1% des personnes sans appartenance religieuse déclarent aussi croire en un Dieu unique.

Comme on peut le lire dans le graphique suivant, il apparaît que l’agnosticisme et l’athéisme soient une tendance moins répandue parmi les musulman·e·s, que parmi les catholiques, les réformé·e·s et les membres des autres communautés chrétiennes.

Croyance en un Dieu ou force supérieure selon l’appartenance religieuse

Et au-delà de Dieu ?
Quelles sont les autres croyances des musulmanes et musulmans de Suisse ? L’ELRC mesure différentes croyances dont celles en :

  • Une vie après la mort
  • Des anges ou êtres surnaturels qui veillent sur nous
  • Une force supérieure qui guide notre destinée
  • La croyance en la réincarnation
  • La possibilité d’entrer en contact avec les esprits des morts
  • Les dons de guérison ou de voyance de certaines personnes
  • La théorie de l’évolution comme explication la plus crédible sur l’origine de l’être humain
  • L’existence d’une autre réalité que celle du monde matériel

La comparaison entre les réponses des personnes se déclarant musulmanes et l’ensemble de la population interviewées marque des différences importantes. En effet, comme on peut le lire sur le graphique ci-dessous, il existe des différences significatives de croyances entre les deux groupes, en particulier en ce qui concerne une vie après la mort, les anges et entités veillant sur nous et une forme de prédestination.

Croyances diverses comparées entre la population musulmane et totale

Source : OFS, ELRC 2019 / © CSIS/SZIG 2022

Ainsi, alors que plus des deux tiers des musulmans (68%) croient « plutôt » à « tout à fait » en une vie après la mort, moins de la moitié de la population totale répond en ce sens. Le constat est encore plus saillant pour la croyance en les anges et êtres surnaturels : les répondant·e·s musulman·e·s y croient à près de 69%, alors que moins de la moitié de la population totale se reconnait dans cette affirmation (45,2%). La croyance en une force supérieure qui guide notre destinée reçoit aussi un écho largement positif auprès de la population musulmane (72%) contre exactement la moitié dans l’échantillon total. La popularité parmi les musulman·e·s de la croyance en un Dieu unique et de ces trois premières croyances ne constituent pas une surprise, toutes quatre se rapportant à l’un des piliers de la foi musulmane. Au nombre de six, les fondements de la foi musulmane reposent sur l’unicité de Dieu, la croyance en les prophètes de Dieu, ses livres, ses anges, la vie après la mort, le destin et le jugement dernier.

En revanche, les réponses des musulman·e·s s’apparentent à celles de l’échantillon total en ce qui concerne la croyance en la réincarnation, le contact avec les esprits et dans une certaine mesure l’existence d’une autre réalité que matérielle. Par ailleurs, il est intéressant de constater que la population totale croit davantage en les dons de voyance et guérison que les musulman·e·s et que la croyance dans les théories de l’évolution est significativement plus admise dans l’échantillon total (55%) que parmi les musulman·e·s (27%).

Conclusion
Prudemment, on peut émettre l’hypothèse que ces résultats font écho à la croyance en les piliers de la foi musulmane. En effet, croire en la réincarnation peut être compris comme une remise en question la croyance en une vie après la mort dans un au-delà ; la croyance en les esprits, une autre réalité matérielle, les dons de voyance et guérison peut aussi être vu comme une atteinte au principe d’unicité divine. Cependant, ces données ne doivent pas occulter le fait que près d’un·e musulman·e sur cinq affirme toutefois des croyances alternatives au credo musulman, contredisant ainsi une certaine orthodoxie et brouillant les frontières entre des groupes religieux a priori.

Les musulman·e·s en Suisse, un groupe religieux fervent ?

Mallory Schneuwly Purdie, Université de Fribourg, 2022

L’enquête quinquennale de l’Office fédéral de la statistique (OFS) sur la langue, la religion et la culture (ELRC) mesure depuis 2014 deux indicateurs de la pratique religieuse : la fréquentation à un service religieux collectif et la fréquence de la prière. Les résultats de l’enquête 2019 montrent qu’en l’espace de cinq ans, la fréquentation des services religieux collectifs a généralement baissé parmi la population de Suisse, ce en particulier chez les personnes âgées de plus de 50 ans.

Une participation aux services religieux collectifs plus basse que la moyenne suisse

Si l’on regarde les résultats de l’enquête 2019 pour les personnes de confession musulmane, on remarque que, bien que celles-ci se déclarent en moyenne plus religieuses que les membres des autres confessions, elles représentent aussi le groupe qui participe le moins souvent à une célébration religieuse collective. Comme on peut le lire sur le graphique ci-dessous, alors que la moyenne nationale des personnes à ne jamais fréquenter un service religieux s’élève à quelque 34%, près de 46% des personnes de confession musulmane répondent n’avoir jamais participer à une célébration collective durant les douze derniers mois, un pourcentage stable depuis 2014.

Participation aux services religieux collectifs au cours des douze derniers mois, selon l’appartenance religieuse

Cette donnée peut en partie s’expliquer par le fait que la célébration collective hebdomadaire des musulmans se déroule le vendredi en milieu de journée (entre 12h15 et 13h45 selon les saisons). Il ne s’agit ainsi pas d’un jour de congé et il est fréquent que les personnes ne travaillent pas à proximité d’un lieu de culte.

Inversement, si l’on compare la fréquentation hebdomadaire d’un service religieux entre les groupes religieux, on constate cette fois que les personnes musulmanes sont plus assidues que la moyenne helvétique et que le 13% d’entre eux participent au moins une fois par semaine à une célébration collective contre 8,7% de moyenne nationale. Les musulman·e·s sont aussi le groupe confessionnel dans lequel la différence entre la pratique hebdomadaire des hommes et des femmes est la plus significative : en effet, si 18% des hommes affirment s’être rendus au moins une fois par semaine à un service, seule 6% des femmes répondent en ce sens. Cette différence s’explique notamment par le fait que selon la majorité des courants théologiques la participation au prêche et à la prière du vendredi est recommandée, mais pas obligatoire pour ces dernières.

Une tendance à la sécularisation ?

L’enquête s’est aussi intéressée à la participation aux services religieux durant l’enfance. Le graphique ci-dessous montre un net recul de la fréquentation des célébrations religieuses des musulmanes et musulmans interviewés entre l’enfance et 2019. En effet, il montre que non seulement la part des musulmanes et musulmans à participer à un service religieux entre une et plusieurs fois par semaine a baissé de 23% à 13%, mais que la part de celles et ceux n’y ayant jamais participé a grimpé de 33% à 46%.

Participation à un service religieux dans l’enfance comparé à la participation en 2019

Cette nouvelle donnée peut être interprétée de deux façons différentes. D’une part, elle peut indiquer que la tendance à la sécularisation s’applique aussi à la pratique congrégationnelle des populations musulmanes. Musulmanes et musulmans manifesteraient ainsi des appartenances religieuses plus individualisées et davantage dissociées des associations religieuses locales. D’autre part, ce recul peut aussi souligner la précarité des associations-mosquées et leur localisation souvent inadaptée à une pratique religieuse en semaine durant les horaires de travail.

Et la prière ?

La pratique de la prière est quant à elle nettement plus contrastée. En effet, entre 2014 et 2019, on constate une diminution du nombre de personnes qui affirment de jamais prier. De 40% en 2014, les musulman·e·s ne priant jamais sont passés à 31%. En revanche, le pourcentage de personnes affirmant prier plusieurs fois par jour ou (presque) tous les jours reste stable autour des 30%.

Fréquence de la prière au cours des douze derniers mois, selon l’appartenance religieuse

Le pourcentage de musulman.e.s à ne jamais prier est ainsi proche de la moyenne des autres groupes confessionnels (à l’exception bien sûr des personnes sans appartenance religieuse).

Une différence entre hommes et femmes

En revanche, à l’inverse de la pratique collective, les musulmanes reconnaissent prier plus régulièrement que les musulmans. Comme on peut le lire dans le graphique ci-dessous, la pratique quotidienne de la prière semble être plus fréquente chez les femmes que chez les hommes avec près de 35% des femmes qui affirment prier entre plusieurs fois par jours et (presque) tous les jours contre environ 27% des hommes.

On retiendra aussi que la proportion de fidèles musulmans à prier plusieurs fois par jour est similaire entre les femmes et les hommes.

Conclusion

Ces quelques résultats de l’ELRC montrent qu’à l’inverse d’une idée reçue, les musulmanes et les musulmans pratiquent leur religion avec une assiduité comparable avec les autres groupes confessionnels de Suisse, en particulier avec les catholiques, les membres des autres communautés chrétiennes (notamment le christianisme orthodoxe) et ceux des autres religions (parmi lesquels le judaïsme, le bouddhisme et l’hindouisme). Ils et elles ne sont ainsi ni les plus pratiquants (qui sont les évangéliques), ni les moins pratiquants (les sans appartenances et les protestants). Ils et elles partagent en revanche des traits similaires avec les membres des autres religions issues de la migration et du catholicisme dont l’érosion des membres est moins rapide que celle des protestants notamment en raison de l’immigration de l’Europe du Sud (Italie, Espagne et Portugal).

On retiendra ainsi que la pratique religieuse des musulmanes et musulmans est, comme pour la majorité groupe religieux, très contrastée : certain·e·s ont une pratique très régulière, conforme à une certaine orthodoxie qui fixe à cinq les prières quotidiennes ; d’autres ne prient que quelques fois par semaine ou à l’occasion des moments rituels fort de l’année (Ramadan, fête, mariages, funérailles), les derniers ne s’inscrivant jamais dans les pratiques religieuses individuelles ou collectives.

Ces articles se basent sur les données publiées par l’Office fédéral de la statistique (OFS) relatifs à l’Enquête sur la langue, la religion et la culture (ELRC). Les données de 2014 sont reprises des publications de l’OFS y relatives. Quant aux données de 2019, elles se basent d’une part sur les publications de l’OFS, mais aussi sur le recodage et l’analyse des données de l’échantillon ayant répondu appartenir à une communauté islamique ou issue de l’islam. Les données 2019 se fondent ainsi sur un échantillon de 521 personnes se déclarant de culture ou confession musulmane, ainsi que de personnes alévies.

Nous remercions Vincent Nicoulin pour son travail sur les données sources ainsi que Maïk Roth de l’OFS pour ses conseils et relectures avisés.

Le salafisme, un phénomène aux multiples facettes

Silvia Martens, Andreas Tunger-Zanetti, Jürgen Endres, Université de Lucerne, 2023

Le mot de salafisme, qui vient de l’arabe salafiyya, désigne un courant de l’islam conservateur, qui suit le Coran et l’enseignement du prophète Muhammad et se caractérise notamment par une interprétation littérale des sources religieuses, par une vision du monde dichotomique et par le déploiement d’une activité missionnaire. Toutefois, au-delà de ces caractéristiques, ce terme reste employé de manière floue, aussi bien dans le débat scientifique que dans les débats qui ont lieu dans les médias ou les milieux politiques ; il est parfois employé de manière inappropriée, en étant amalgamé à des notions comme le wahhabisme, le jihadisme, l’islamisme ou l’islam politique, ou encore il est employé comme synonyme de ces notions. Bien qu’il soit un phénomène marginal en Suisse, le salafisme a largement retenu l’attention, notamment de 2009 à 2018, après la publication d’un nombre d’articles de presse sur la radicalisation religieuse et sur l’extrémisme reposant sur l’islam.

Les chercheurs et chercheuses n’ont commencé à étudier le salafisme en Suisse de manière empirique que vers l’année 2020. Le propos qui suit est axé sur la présentation la plus récente et la plus complète parmi ces études. Cette étude (Endres et al. 2023) est par ailleurs limitée à la Suisse alémanique, car selon les observations des auteur∙e∙s,  les contacts et les réseaux ne franchissent que rarement les barrières linguistiques du pays dans les milieux salafistes. Ces études relativement récentes ont en commun d’adopter des perspectives des sciences culturelles et sociales au lieu de se focaliser sur des questions de sécurité ou de radicalisation tout en portant sur des objets comme les formes variées que prend le salafisme, la position des salafistes dans la société suisse et les dynamiques à l’œuvre dans ce courant religieux. L’étude d’Amir Sheikhzadegan (2020) se concentre ainsi sur les parcours personnels, tandis que Mira Menzfeld (2021, 2022) examine la réalité de la vie et les relations entre partenaires dans le milieu salafiste.

Qu’est-ce qu’un salafiste ?

Le mot « salafiste » est dérivé du mot arabe as-salaf as-salih, autrement dit « les prédécesseurs pieux et vertueux » de la génération du prophète Muhammad et des deux générations immédiatement suivantes. La délimitation du champ représente chaque fois un défi pour la recherche sur le salafisme actuel : les transferts à d’autres courants islamiques d’orientation néo-conservatrice ou fondamentaliste sont fréquents ; les personnes que des tiers désignent comme étant des salafistes, des wahhabistes ou encore des frères musulmans par exemple, rejettent souvent cette appellation. La délimitation par rapport à un courant conservateur sunnite majoritaire n’est pas simple non plus, car le salafisme emprunte mainte conception islamique établie pour ensuite toutefois souvent y mettre ses propres accents ou l’interpréter à sa façon. L’équipe de recherche lucernoise a donc décidé de ne considérer des acteurs ou actrices (personnes, institutions) ou un discours comme appartenant au salafisme que dès lors qu’une majorité de critères variés s’appliquent au cas en question. Ces critères sont notamment les suivants : une référence permanente au Coran, à la sunna et aux as-salaf as-salih; un dénigrement de la bidaa (des innovations dans l’enseignement ou la pratique de la foi) ; une compréhension littérale des sources ; une vision du monde dichotomique ; une insistance pour que tout argument soit fondé sur la « raison » et sur l’écriture, et l’importance de la daʿwa (« invitation » à l'islam, mission).

Le salafisme, un milieu de petite taille, hétérogène et dynamique

En se fondant sur cette définition de travail, on estime qu’au total, entre 400 et 1100 personnes font partie du salafisme en Suisse alémanique. Celles-ci se répartissent en plusieurs constellations, toutes dotées de leur profil propre et qui se démarquent explicitement les unes des autres.

Formée autour des étudiants de l’Université Islamique Medina, une de ces constellations est axée autour des enseignements et du discours d’un courant dont le centre se situe en Arabie saoudite, appelé par certains le madkhalisme (en référence à Rabi’e El-Madkhali, un érudit né en 1933). Principalement apolitique, il exige la loyauté envers l’État. Les partisans et partisanes de cette tendance se concentrent sur l’acquisition d’un savoir islamique et sur la pratique religieuse personnelle.

Une deuxième constellation évolue autour du cercle constitué par les membres actifs du Conseil central islamique suisse (CCIS). Caractérisée par son orientation marquée vers la politique et la société suisses, elle ne s’engage pas pour autant souvent dans des questions dogmatiques ou de droit islamique. On peut toutefois estimer que seule une partie des nombreux et nombreuses membres passifs du CCIS s’oriente plus nettement vers le salafisme.

On ne peut dégager de constellation extrémiste que par approximation. Un groupe d’anciens habitués de la mosquée An Nour à Winterthour apparaît ainsi lorsque l’on effectue une recherche dans les médias ou par les procédures judiciaires. On ne dispose actuellement que de peu d’éléments concrets sur la vision du monde qu’ils adoptent.

Quelques personnes et groupes salafistes se situent aussi entre ces trois constellations principales, dont ils se rapprochent ou s’éloignent au fil du temps. Ce champ est très dynamique, des acteurs et actrices importants y apparaissent rapidement avant de disparaître tout aussi vite.

Comment expliquer ce dynamisme et cette faible longévité ? Le salafisme attire surtout, mais pas uniquement, des adolescents et des jeunes adultes, qui voient dans ce mouvement une façon de satisfaire des besoins identitaires, de sens ou d’appartenance. On observe souvent qu’ils prennent leurs distances avec le salafisme, ou s’en détournent explicitement, lorsque leurs besoins changent au fur et à mesure de leur propre parcours.

Le salafisme, un courant aussi pour les femmes ?

Aussi peu visibles soient-elles de l’extérieur, les femmes sont présentes dans toutes les constellations du salafisme en Suisse alémanique. À l’exception des femmes du CCIS, elles tendent à évoluer dans des groupes informels qui appartiennent à un registre privé ou mi-privé. Il existe aussi des groupes exclusivement féminins, dont les membres privilégient parfois les rencontres virtuelles, qu’il est plus facile de coordonner avec leurs obligations domestiques et familiales.

Moins nombreuses que les hommes dans le milieu salafiste, les femmes ne présentent pas moins elles aussi des vues différentes sur ce qu’une vie pieuse doit être en Suisse. Mira Menzfeld l’a démontré empiriquement à l’exemple des représentations sur la question de la polygynie (mariage d’un homme avec plus d’une femme) (2022).

Salafistes, État et société

Tout en appréciant globalement la sécurité économique et l’État de droit offerts par la Suisse, les salafistes interrogés par l’équipe lucernoise de recherche ressentent un très fort rejet des musulmans pratiquants dans le climat social et la politique du pays, et ils disent vivre des difficultés dans leur vie quotidienne professionnelle, scolaire ou de loisirs. Certains envisagent donc l’émigration (hijra) dans une société considérée comme musulmane.

Toutefois, ni le fait d’être généralement axé sur les idées du salafisme ni le souhait d’émigration ne signalent en soi une radicalisation synonyme de proximité dangereuse avec la violence ou de sympathie avec cette dernière. On ne peut considérer que les salafistes sont radicalisés ou extrémistes que dans des cas exceptionnels, et seulement en lien avec d’autres facteurs. Dans ces cas, les causes et l’évolution peuvent être très variées, il n’existe pas de lien systématique avec des convictions religieuses. L’étude menée par l’équipe de recherche lucernoise a mis en lumière des cas dans lesquels la radicalisation avait notamment pour toile de fond une grande proximité avec la violence, une absence de perspectives personnelles et un besoin de tester les limites (Endres 2022).

En résumé, l’on peut dire que les salafistes se caractérisent par leur volonté de suivre le mode de vie du prophète Muhammad et de ses compagnons jusque dans les détails de la vie quotidienne. Ils se positionnent ainsi en un certain sens à l’écart de la société et à l’écart de la grande majorité des musulmans et musulmanes de Suisse. De par leur nombre, ils sont aussi un phénomène marginal.